Ce n’est pas une exposition, c’est un voyage vers l’infini

Chaque vernissage est un ravissement mais celui-ci avait un autre goût. Celui des adieux, de l’évanescence, de l’oubli. Ce n’était pas qu’une exposition. C’est un voyage vers l’infini.

La première fois que je l’ai rencontré, Joël Andrianomearisoa a dit cette phrase étrange. Il a dit qu’il était un artiste qui explorait l’art dans tout ce qui existe. Un art fondamentalement libre. Un art de tous les possibles. Joël a dit cette phrase, et pendant longtemps j’y ai pensé. Je me demandais comment un artiste pouvait ne pas avoir de matériau défini. Comment était-ce possible ?

Aujourd’hui, je la comprends, cette phrase étrange. Parce que je l’ai vue, née sous ses doigts et sous les multiples autres mains de l’équipe de la Fondation Zinsou. J’ai vu l’Art. Libre. J’ai vu ce que ça donnait quand on décide d’explorer toute sa créativité.

Ce 4 Novembre, aux environs de 21 heures, j’étais à la Fondation Zinsou pour découvrir les œuvres qui orneraient ses murs pendant 4 mois.

ⓒ Yanick Folly

Pourpre, rouge. Je ne l’étais pas que dans cette belle robe Nanawax. Je l’étais aussi dans toutes les fibres de mon corps. Car ce fut un choc. Un choc. Qui a débuté dès que j’ai mis les pieds dans le hall de la Fondation.

Un gigantesque tronc d’arbre reposait quasi insolemment, en plein milieu de la pièce. C’est le bouquet de bienvenue, me dit-on. Bienvenue à l’exposition ? Non. Bienvenue à l’hôtel.

« Sur un horizon infini se joue le théâtre de nos affections », Joël Andrianomearisoa

Acte 1 : Le temps d’une rencontre ou pour toujours

La scène se passe dans un hôtel quelque part dans le monde.
Un de ces grands hôtels d’un autre temps mais excessivement d’aujourd’hui.
De la réception au jardin, des coulisses aux escaliers en passant par les chambres et la salle de bal, les regards dansent et les corps se rencontrent.
Battements de coeur – Instant fragile.
Au rythme de ces palpitations, les miroirs négocient avec nos images amoureuses.
Un bouquet fou embrasse la chanson de la terre lointaine.
Dans une salle d’attente sentimentale les draps cherchent la perfection.
Dans The Ballroom se joue le théâtre de notre société.
Et un festin dans le restaurant mondain annonce déjà la fin. En route pour la gare, le port, l’aéroport…

ⓒ Yanick Folly

« Ces installations véhiculent les affections et les sensations diverses que nous vivons. La haine, l’amour, la joie, la tristesse ou encore la mélancolie. Et pour exprimer toutes ces émotions, le décor que j’ai trouvé idéal pour mieux m’extérioriser est un hôtel d’où la métaphore de l’hôtel. L’hôtel, c’est un lieu qui n’a pas forcément d’identité, car il y a plusieurs personnes d’origines diverses qui se croisent, qui se mélangent sans distinction, sans préjugés » Joël Andrianomearisoa

Pour comprendre l’art, il faut se laisser faire. Il faut ouvrir les mains et accepter de n’être plus que yeux et cœur. C’est ce que j’ai donc fait, marchant au rythme de chaque œuvre, contemplant chacune d’elle comme un message à mon âme. Du hall, je suis allée aux Clés. Je les ai même comptées. 234 Clefs de l’infini…

Dans la métaphore de cet hôtel spécial, Joël m’expliqua qu’elles étaient loin de représenter les chambres. Les clés représentent les personnes. Que l’on soit illustre ou juste quidam, dans un hôtel, nous devenons tous des clés. Elles deviennent nos identités. Elles deviennent nos mots de passe. Tu n’es plus Tanga, tu es la chambre A7. Tu es la clé.

« L’idée de la métaphore de l’hôtel n’est pas de représenter tout un hôtel mais d’installer tout un orchestre d’objets qui plongent au cœur  de l’ambiance d’un hôtel d’où les pièces, les salles qui abritent des objets d’hôtels réinterprétés d’une autre façon. Puisqu’il ne s’agit pas voir forcément des choses mais de ressentir ». Joël Andrianomearisoa

ⓒ Yanick Folly

Ces multiples petits miroirs, placés dans une salle légèrement close, ont fragmenté mon visage en plusieurs pièces. C’était un puzzle coulissant dans le lequel se reflétait tout ce que j’étais et que j’avais pu être. Ma bouche, mes oreilles, mes lèvres allaient d’un endroit à un autre me renvoyant à moi-même. Ou encore cette cuisine incroyable, représentée en une argenterie disséminée, çà et là, ayant appartenu à la cuisine d’un ancien président de la république. J’ai aussi découvert derrière une vitre, trois étranges billets d’avion d’une bien ancienne compagnie, aujourd’hui relevant de la légende en Afrique.  Ce n’est pas une exposition, c’est un voyage en soi et dans chaque élément qui raconte son histoire.

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Le voyage c’est aussi aller de Cotonou à Ouidah, chère ville historique, ville-chaîne à nos cœurs. Ville du Dernier Baiser. C’est une structure métalliques aux barres imbriquées harmonieusement pour permettre à l’amour d’étreindre par les lèvres. Au Jardin d’Essai de Ouidah, au-delà d’une l’allée colorée de fleurs, de serpents-qui-se-mangent-la-queue, de grenouilles et de feuilles mortes, après une marche solitaire et silencieuse, où les cris de l’être n’ont jamais fait autant de bruit, on se retrouve face à ce banc, pour échanger le dernier et le plus vrai de tous les baisers.

Celui qui sait. Le baiser qui a déjà connu le premier, les papillons dans le ventre et la peur de l’inconnu. Le dernier baiser est fait d’un tourment fataliste et assumé. Il se dévore, il se donne. Il n’attend plus. Il sait. C’est un baiser, doigts dans les doigts, qui ne se promet plus rien. C’est le baiser des amours qui ont fait du mieux qu’ils pouvaient. Il se donne sur les lèvres, yeux fermés et pourtant en toute lumière. C’est un baiser qui fait pleurer, qui porte ses regrets et ses “si-nous-avions-su”. C’est un baiser qu’on ne se donne pas sans rage. C’est un baiser qui porte en lui toutes les émotions de l’amour qui aujourd’hui, se dit adieu. C’est le Dernier Baiser.

Acte 2 : “On s’y love, on y rêve le monde mais on s’y donne surtout le baiser ultime avant de sombrer dans la nuit noire de l’oubli. “
ⓒ Yanick Folly
Acte 3 : Après l’oubli

L’autre salle dont je n’arrive pas à oublier l’intensité se trouve au Musée de Ouidah. Elle est située à l’étage. Elle était Noire. Les seuls halos de lumière qui l’atteignaient venait d’une autre chambre d’où se versaient des poteries de Sé. Au moment où j’atteint son centre, je sentis une puissante émotion grandir en moi et atteindre l’apothéose quand se déclencha une musique inattendue.

J’eus un haut-le-cœur, littéralement. Quelque chose qui ne peut trouver sa parfaite définition dans les mots de terre, qui ne disent jamais tout. Tout mon être, tout mon corps, tout ce qui me fait et tout ce que j’étais s’est uni à l’instant présent, à chaque composante de cette salle. J’ai été imbibée par l’esprit des poteries, et des mains qui les ont faite. Par l’esprit de la musique et la voix qui l’a chantée, par les percussions et la lumière qui n’était pas là. Il y avait beaucoup d’amour dans cette salle et en même temps une tristesse incommensurable. Après l’oubli, la solitude. J’étais là, absente et présente.

Je connais très bien ce sentiment, beaucoup plus depuis que je passe mes minuits à écrire le tourment d’un jeune Samuel, qui ne veut pas du silence des âmes, parce qu’il porte le silence du cœur. La solitude, après l’amour. La solitude, après la joie. La solitude, après nous. La solitude, ombre qui pend telle une cape, dans le dos de chaque être. Et pourtant, malgré son inhérence, nous essayons de la fuir. Maupassant disait que notre grand tourment dans l’existence vient de ce que nous sommes éternellement seuls, et que tous nos efforts, tous nos actes ne tendent qu’à fuir cette solitude. Je ne l’ai si bien compris que dans cette salle.

Après les rencontres voici les séparations. Certains vont partir et d’autres rester.
Une salle d’embarquement, un quai de gare, embarcadère la nuit bruissant de mille adieux.
Alors à l’étage, la solitude est là, présente dans l’absence. Les larmes noires s’éclairent à la lumière de l’oubli. Les jardins nous rappellent les beaux souvenirs, les mouchoirs au vent recueillent nos larmes.

Quels yeux tes yeux, loin si loin, si loin dans le noir. 

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Chaque départ est une déchirure. Et chaque déchirure précède l’effondrement. A bras branlants, nous éprouvons l’infini des “au revoir”. C’est l’éternel recommencement des vagues qui s’échouent sur la plage. C’est le soleil, loin devant, qui brûle si près de la peau. C’est la nuit qui tombe, tous les soirs, fatiguée de soutenir le jour. Le départ, c’est la pluie dans les larmes et les larmes dans l’oreiller. Chaque œuvre de cette exposition m’a pris aux tripes et je referai le parcours, seule, dans le silence initiatique de ceux qui partent toutes les fois.

Chaque vernissage est un ravissement mais celui-ci avait un autre goût. Celui du frémissement des feuilles aux adieux du vent. Celui de l’amour qui s’éteint et des ailles qui s’éloignent. Ce n’est pas qu’une exposition.

C’est le théâtre de nos affections. Le voyage vers l’infini.

ⓒ Fondation Zinsou

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