A la recherche de Fifa | Journal de bord d’une fille dérangée

Ouidah, le 22 Octobre 2017.

Mois d’octobre. Mois de Marie. Mois de moi. Mois où je réalise que je suis au bord du rouleau, que je ne peux plus continuer ainsi comme un robot. J’en avais marre de cette vie. Une vie où chaque matin, c’est le boulot. Où tout va tellement vite. Où même sans avoir le temps de me brosser les dents, je devais régler des problèmes. Une vie où je ne souriais que pour les caméras et les objectifs. Une vie sans vie, dans mes chiffres, dans ces 0.1.0.1.01. Une journée de plus dans cette Matrix qu’est internet.

Je suis complètement épuisée. Les gens et les choses me vident. Ce n’est même pas de la déprime. C’est une suffocation de mon âme. C’est toutes les particules de mon être, qui étouffées par un rythme d’automate, n’en peuvent plus de ne plus respirer. Mon âme a soif de vie. D’une vie hors du vide. Du vide des likes, des fils d’actualités, des tweets, des snaps et des notifications.

Une vie sans notifications, s’il te plait ; suppliaient ma tête et mon coeur. C’est comme si j’avais longtemps couru dans ma tête et que maintenant je suis essoufflée. Comme si mon robinet coulait plus lentement voire goutte par goutte. J’en avais marre du monde. Je voulais qu’on me laisse tranquille. Je suis fatiguée. Pendant des semaines, je ne suis pas arrivée à créer. J’ouvre le MAC et tout s’envole, même mon envie de travailler. Mon envie de faire. Mes mots, mes lettres. Tout. C’était le Burn out.

La fatigue est extrême mais elle ne se voit pas dans le sourire que j’ébauche, pour me convaincre que le mal, c’est moi qui l’invente. La fatigue ne se voyait pas dans mon corps, que j’apprête beaucoup plus, à qui j’apporte plus de soins, pour me convaincre qu’il suffit d’un peu de repos pour que tout aille mieux. J’avais des cernes, rondes comme une pièce de 25F mais c’était tout. La fatigue était extrême. Elle était dans ma tête.

Ils violent ma vie privée. Ils violent mes pensées et me violent moi-même, tout court. Je ne pense plus. Ce qui faisait mon essence avait tari, à force d’être abusivement pompé. Écrire. Gérer. Organiser. Corriger. Exécuter. Manager. Un vocabulaire bien triste pour un écrivain.

Vos statistiques sont en hausse. Irawo attire beaucoup de monde “. Deux phrases, une notif’. LA notification. La seule qui apportait de la joie à nos efforts. Une sorte de récompense qui m’apaisait, me dé-stressait autant que possible. Cette notification était le signal pour relâcher la tension et souffler quelques minutes. La cible était touchée. Respire. Une seconde.

Et puis, c’était reparti. Parce que sur internet, rien ne s’arrête. Il faut garder le rythme. Il faut suivre. Ne pas se laisser. Rester en éveil. Ne rien lâcher, disais-je. Même si c’est le burn out. J’ai la nausée. J’ai envie de vomir. “
J’ai vomi.

Paris, 18 février 2018

J’ai le cœur gros. Très gros.

J’ai toujours pensé qu’un jour, il éclaterait d’amour. Je suis un être fait d’amour. Une incorrigible amoureuse capable de caresser un tournesol pour lui dire je t’aime. J’ai toujours quelque chose à aimer, que ce soit des êtres ou des instants. Comme un gros œil, je porte mon coeur dans une potrine-vitrine. À travers ma cage thoracique, mon cœur regarde le monde et s’émerveille. Parfois, il pleure. Parfois, il se contorsionne. Mais jamais il ne cesse d’aimer. Parce que le coeur est un palimpseste.

Il y a ce petit moment quand j’écris, je me sens manipulée par mes propres lettres. Si elles pleurent, je pleure avec elles. Si elle se passionnent, mon cœur brûle avec elles. C’est ce moment où je me sens reliée à un monde supérieur à ma chair d’humaine. Je touche les cieux avec les doigts.

Pour écrire ces quelques mots, il m’a fallu des mois. J’ai joué à cache-cache avec mes doigts. Bâillonnés, ils étaient. Il fallait les empêcher de me parler, d’écrire. Écrire est le moment de solitude que je partage avec moi-même. À travers des lettres, je me déverse entière, mon coeur avec.

Écrire est le moment de solitude que je partage avec moi-même Click To Tweet

Pour certains, le plus dur en amour c’est de donner. Pour d’autres, c’est recevoir. Et c’est mon cas. J’ai beau donner tout l’amour du monde, je ne me sens vulnérable que lorsque j’en reçois.

Paris, 9 mars 2018 

  • Pourquoi faut-il mourir ? On nous fait vivre pour nous tuer. C’est la cruauté la plus cruelle que je connaisse
  • C’est parce qu’on meurt qu’il faut vivre, répliqua-t-il
  • Je vais mourir, dis-je après un moment de silence, sentant l’angoisse envahir mes reins, mon bassin, mon utérus, mon estomac, mon ventre, mes seins. Elle remonta à mes narines comme un sursaut, éternuant hors de moi, des volumes et des volumes de larmes.

Il ne sut quoi faire. Je m’affaissai déjà sur le sol rêche de la cuisine. Il était 20h. On venait de se réconcilier, à coup de langues, quelques instants plus tôt. Il m’attrapa par derrière, croisant mes bras, pendant que je glissai, prise par de violents soubresauts. Je pleurai à chaudes larmes. Je pleurai pour cette journée fatigante. Je pleurai de tout mon corps. Pour cet amour blessé et peiné. Pour toutes les douleurs que j’avais fui. Pour être partie comme une voleuse en pleine nuit, échappant aux paysages de mes affres. J’ai pleuré de tout mon saoul. Les sanglots, en véritables goulots, tonnaient comme une horrible complainte. La petite fille qui git en moi pleurait. Elle pleurait. Elle ne cessait pas de pleurer. Elle pleurait pour toutes les épreuves qu’il a fallu endurer si tôt loin des girons rassurants. Elle pleurait pour son amour éperdu perdu, impossible comme seul sait l’être le vrai amour.

Chéri, les fleurs sont fanées. Il pleut. Le monde est triste. Et moi aussi.

Chéri, les fleurs sont fanées. Il pleut. Le monde est triste. Et moi aussi. Click To Tweet
Octobre 2017, Ouidah

Comment s’est passée ta journée ? C’est une question simple, n’est-ce pas ? Posez-la moi et vous m’aurez posé une colle. Je suis arrivée à un point de ma vie, où les mots, les gestes, les gens ne veulent plus rien dire. Quelque part sur mon chemin, j’ai attaché mon cœur pour arrêter l’hémorragie. Je suis passée en mode pilote automatique. C’était, en ce moment là, le seul geste qui a pu sauver mon être de la folie.

Comment s’est passée ma journée ? Je ne sais pas. Je ne l’ai pas vécue. Il y a quelques années, j’avais écris une prose. Dans la recherche de mes identités, j’ai dressé les portraits-robot des gens que je voulais être. J’étais fascinée par les cerveaux. Je m’en serais transplanté si c’était légal. Ces gens, personnages de mes limbes, étaient toutes les différentes personnalités que je me voyais endosser selon mes choix. J’ai donc écrit une prose. Elle s’appelle Fille Inconnue, du nom de cette personne qui prend les commandes quand je n’en peux plus. C’est le Frankeinstein qui m’a portée dans ses bras, quand j’ai traversé l’abîme et la vallée de la mort. C’est moi, sans émotions. Un être vide, un être lisse et illisible. Celle qu’on ne connaît pas, celle que je ne connais que trop bien. Je lui dois la vie.

Regarder sans voir,

Entendre sans écouter,

Sentir sans ressentir,

Sourire sans rire,

Aimer et en douter,

Quand le coeur essaye en vain de ne faire qu’un avec la tête…

C’est celle que je suis devenue pour avoir appris à être seule, à avaler les sanglots et les rafales. C’est celle qui m’entend pleurer quand je n’en peux plus, qui essuie mes larmes et mon bordel. Elle est le pompier qui éteint les ouragans de la vie dans mon cœur. Parfois, vide de ces émotions qui me définissent, elle comprend qu’il faut prendre le relai, quitte à me jeter hors de mon propre corps. Mon Franckeinstein à moi.

L’ataraxie est un idéal spirituel qui permet à l’individu de transcender toute sorte d’émotion : ni joie, ni pleurs, ni rire, ni amertume. L’ataraxie me fascinait parce qu’il représentait l’état de grâce ultime, auquel l’inconnue pourrait aspirer.

Chaque mot est difficile à sortir. Parce que chaque mot est une confession, c’est mon gros cœur qui s’offre saignant et charnu. Quand Elle prend le contrôle, je le perds. La dernière fois qu’elle l’a fait, c’était il y a encore quelque mois. Cette fois, c’était si fort, que je lui ai laissé le soin de me conduire tel un pantin à travers les dédales de ma vie, en attendant que mes plaies cicatrisent.

L'ataraxie me fascinait parce qu'il représentait l'état de grâce ultime, auquel l'inconnue pourrait aspirer. Click To Tweet

Paris, 13 Avril 2018

Paris, 20 Avril 2018

La mort est la dernière des humilités. Devant elle, nous sommes tous humbles. C’est elle qui nous apprend la vie. Elle est l’ultime souffle de vie. C’est « l’instant présent » que nous redoutons tous. L’immense sensation de vide, comme si tout se balançait en un son sourd d’une puissance terrifiante. Et c’est cette puissance qui nous rappelle à quel point, tout est vain. Nous ressentons toute notre impuissance. Je me suis sentie impuissante. Tant de fois, tant de douleurs profondes qui vous cisaillent le cœur. L’instant est puissant. Et il arrive toujours par derrière, insidieusement, en vous surprenant dans vos plus triviales activités. Au sport, pendant que vous brossez les dents, que vous faites l’amour ou que vous vous masturbez, en plein dîner ou au bureau. Ce coup de fil, ce texto, ce visiteur inopiné. La mort est une information d’abord. Pour nous qui restons, et qui voyons partir un à un ceux que nous aimons. Cet instant est puissant. Oui, qu’il est puissant.

La mort est la dernière des humilités Click To Tweet

Le Burn-out, vous savez ce que c’est ? Moi, je l’ai tragiquement su. Les deux dernières années ont été les plus dures de ma vie parce qu’il m’a fallu faire des choix décisifs et travailler à en faire de bons choix. L’année dernière, j’ai fait un burn out. Mais personne ne le savait, pas même moi.

Ça commencé en Juin par un banal paludisme. Je savais que je devais lever le pied, mais hey, qui s’occupera de toutes les choses que je fais ? J’avais mis, que dis-je, je mets toujours mon travail au dessus de tout : de ma santé, de ma famille et même de mon bien-être. Je me suis écroulée au bureau après avoir vomi toute la journée, j’ai dormi à l’hôpital cette fameuse nuit du 1er juin 2017 et le lendemain, j’avais pris passeport, portefeuille et pieds pour me rendre à incognito Lomé trouver du repos. J’ai été chaleureusement accueillie par Hyppolite puis par Mireille, l’une des femmes que je respecte le plus au monde, qui m’a offert son toit pour héberger mes peines. Je m’étais promis de couper court à Internet, de quitter les réseaux sociaux qui me vidaient de mon énergie.

Paris, 2 Mai 2018 

La sensibilité, vous savez ce que c’est ? C’est ma peau qui me déflore et me dénude, devant le monde. Accepter qu’on est un être fragile, rempli d’empathie, rempli d’amour dans un monde qui glorifie l’individualisme et la froideur, quelle horreur. Cette horreur c’est ma vie. Ce cœur est à moi.

Avant, je ne me posais pas de questions sur ce que je devais écrire ou pas. Je ne me demandais pas quelle parcelle d’intimité je devais garder ou donner. Je ne me posais juste pas de questions. Je laissais le flot couler, le verbe tomber et les feuilles s’écrire d’elles-mêmes. Aïe, c’est mon cœur qui bat, il a peur, il retient mes doigts. Non, non, ne l’écris pas. Ne leur raconte pas. Ne leur dit pas combien, quelque part dans ce monde, nous avons mal toi et moi. Tais toi.

Pour qui te prends-tu ? Pourquoi ce serait à toi d’en parler ? Pourquoi veux-tu en parler ?

La résistance intérieure est une chose bien étrange. C’est une corde au cœur qui vous étrangle quand vous lui obéissez. La resistance intérieure est le défi des gens qui ont ce quelque chose d’indescriptible mais de très présent. Connaissez-vous le nombre de personnes paralysées par leur peur ?

Le jour où je me suis décidée à quitter le Bénin pour la France, j’ai senti la pendule sonner l’heure. J’ai entendu une heure sonner, et littéralement vu une grosse aiguille marquer le début de mes aventures.

Spa Karité, 9 octobre 2017

De quoi parle ce texte ? il est confus mais vous l’avez lu. Il vous parle de plusieurs choses à la fois. Des sujets que je souhaite aborder mais dont je n’ai plus force. Ce texte parle de moi. C’est ma thérapie. Mon cri de silence. Le premier. Il y en aura d’autres. De plus poignants, de plus déchirants.

Paris, 5 Mai 2018 

Hier, dans le RER, j’ai rencontré un homme, je lui ai dit que sa chemise était belle. Il m’a répondu qu’elle est de la main de son Frère Fadiga, qu’il est malien. Je l’avais regardé à plusieurs reprises, pour sa belle couleur ébène. Il m’avait prise sur le fait et…

Prenez soin de votre cœur.

Non, ce texte ne peut pas se terminer ainsi. Je n’ai rien dit et voilà que déjà, je m’en vais. C’est ainsi que se passe mes journées, mes textes, mes vies. Je ne les vis plus entiers, de peur de me ressentir entière. Je voudrais vous parler d’un homme, d’un frère et d’un ami. Il s’appelle Eliézer. Drôle de nom ? Certains l’ont surnommé Monsieur le Maire. Quant à moi et à ma famille, pour nous, il était juste Monsieur. Et il sera toujours.

J’ai rencontré Monsieur en classe de première. Il était surveillant à temps partiel dans mon école, à Porto-Novo. Monsieur était un jeune homme brillant. Les lettres, il savait y faire. Le rire aussi. Durant nos compositions, quand c’était lui le surveillant, difficile de rester sérieux. Il avait toujours le mot pour rire. Je l’aimais bien, comme tous mes camarades d’ailleurs.  Un jour, Monsieur est venu dans la boutique de ma mère. Pour quelques photocopies. D’emblée, je l’ai reconnu. Le destin m’avait mise là, à ce moment T, pour que s’écrive l’histoire.

Monsieur habla espagnol. C’était son violon d’Ingres. Et pour moi, une matière LV2 à valider au Baccalauréat. Quand je l’ai vu dans la boutique de maman, avec sa chemise bleu azur, son pantalon bien retenu par une ceinture, son visage aux expressions si spontanées, je n’ai eu qu’une seule envie : retenir cette âme si belle près de moi. Nous n’avions besoin que d’un prétexte. Et il était tout trouvé. C’est ainsi que Monsieur est devenu mon maître de maison. Au Bénin, on dit répétiteur. Moi, je dis ami.

Car c’est ce qu’il est devenu, au fil des séances, entre les « Maria Magdalena » les « Como vas » et les verbes irréguliers. Mais putain, qu’est-ce qu’on s’en foutait de l’espagnol. En tout cas moi, je m’en foutais comme de l’an 40. Je n’avais nul besoin de répétiteurs, j’étais une bonne élève mais une enfant un peu seule dans son monde. Avoir dans la semaine quelqu’un aussi passionné des lettres que moi, qui pouvait vous reciter un chapitre tout entier d’un classique, qui avait toujours de ces aventures rigolotes avec les filles; l’avoir près de moi valait bien le coup. À nos séances, on était censés étudier l’espagnol mais moi, c’est lui que je voulais étudier. Je trouvais toujours le moyen de le distraire pour qu’il me raconte ses journées et ses périples.

  • Alors Monsieur, comment s’est passé votre journée ?

Moi, je dis ami. Car c’est ce qu’il est devenu. Ne négligez pas les banales phrases, les simples questions et les moments anodins. En effet, c’est dans le trivial de nos discussions, sans réseau social, sans médium ni téléphone, autour d’une table d’étude, devant un tableau et quelques feuilles, que nous nous sommes connus. Non, pas au sens biblique du terme. C’était de l’amitié. Simple, pure. Alors, oui, il est devenu mon ami. Et quand il venait à la maison, il avait toujours une blague en bandoulière. Toujours une aventure cocasse à raconter. Monsieur était drôle. Vraiment drôle. Si drôle qu’il faisait rire ma mère. Il faisait rire ceux que j’aimais, et ça me suffisait. Même quand il partait, il était toujours là. Parce qu’après son depart, le bonheur qu’il avait provoqué chez nous par ses blagues, restait. Le mec faisait des mèmes que nous nous rappelions, entre nous.

  • Maman, tu te rappelles ce qui est arrivé à Monsieur la dernière fois ?

Et nous nous mettions à rire. Bénis êtes vous, si même en votre absence, à la simple évocation de votre nom, les gens sont heureux. Moi, je dis famille. Car il est devenu un frère.

Nous venons tous de la même énergie. De la même personne. Alors chaque semblable, chaque être humain est un frère. Je faisais partie de ce tout. J’ai ressenti alors un grand amour pour les choses autour de moi. La grande peur de notre vie est la solitude. Mais la vérité est que nous ne sommes pas seuls. Toutes les personnes autour de nous vivent cette même peur, ces mêmes défis. Si chacun de nous se racontait sa vie, on se consolerait plein d’empathie les uns pour les autres.

Friedrich Nietzsche — ‘No shepherd and one herd ! Everybody wants the same, everybody is the same: whoever feels different goes voluntarily into a madhouse.’

Au départ, je l’avais pris mal, je m’étais demandé si l’unicité, la différence était un mythe. Mais aujourd’hui, mes courses dans la main, un casque posé sur mon beret pourpre, franchissant le pont, aujourd’hui je l’ai compris. C’est une évidence qui m’a transpercé le coeur comme une lance . Nous ne sommes pas seuls parce que chaque être humain autour de nous vient de la même énergie.

Quand j’avais 13 ans, j’ai partagé avec un de mes profs une pensée que j’avais eue sur le coup.  » La vie ne demande pas permission à la mort pour sortir. C’est la raison pour laquelle cette dernière vient nous chercher ». Il s’était moqué un peu de moi. Que je l’avais mal dit et que ce n’était pas juste. J’y ai longtemps pensé, trouvant le moyen d’exprimer exactement ce que je voulais dire par là.  Aujourd’hui, assise sur le pont, le soleil sur ma peau et mes yeux sur l’eau qui brillait au loin; aujourd’hui je crois que je l’avais bien dit. Nous recherchons tous l’amour. La vie est une chance de prendre conscience que nous sommes partie de ce tout. C’est une chance pour profiter de l’existence. C’est le désir de nos âmes de recevoir et de donner le plus d’amour possible ; avant que la mort ne vienne nous surprendre, pour reprendre ce qui lui a été dérobé. La vie est un intermède, c’est un opéra exquis.

La vie ne demande pas permission à la mort pour sortir. C'est la raison pour laquelle cette dernière vient nous chercher. Click To Tweet

Monsieur a eu autant d’amour et autant de bonheur que possible. Il n’est pas parti par injustice. Il est parti parce qu’il avait reçu tout l’amour dont il avait besoin. L’amour qu’il nous a donné, les rires, l’amour que j’ai pour lui, qui me rappelle son souvenir, le bonheur qu’il nous a donné. Si tout ça existe, c’est que la mort est venue en vain. Elle en emporté le corps mais pas le cœur. Ou du moins l’amour planté dans nos cœurs à nous.

South Bend, ce 30 juin 2018

Quelqu’un a dit “il ne sert à rien de fuir ses problèmes, ils savent très bien comment vous retrouver”. Cette personne c’était moi. Ce que j’ai oublié d’ajouter, c’est que bien souvent on ne se concentre que sur les problèmes apparents, de ceux qui viennent du dehors. De ceux qui semblent venir des autres. Il y a des problèmes face auxquels il est difficile de se dissimuler pour la simple et bonne raison qu’ils viennent de notre intérieur. Et pourtant, ce sont ceux que nous refoulons le plus.

Il ne sert à rien de fuir ses problèmes, ils savent très bien comment vous retrouver Click To Tweet

J’ai trainé mes problèmes pendant des années. 3 ans déjà, de Cotonou à Lomé, de Paris à Genève, de Cotonou à Chicago. Je semblais faire le tour du monde à la recherche d’une réponse alors qu’en réalité, je fuyais la seule personne que je ne pouvais pas fuir. Moi-même. Evidemment.

Dans la tourmente, les évidences sont compliquées à admettre. Ce refus catégorique de l’esprit d’accepter ce qu’il voit sous ses yeux est la plus grande maladie dont j’ai pu souffrir. Durant 3 ans, j’étais perdue. Ma vie était parcellisée entre le monde extérieur, mon intérieur et cette réalité implacable et cruelle que je ne faisais pourtant que fuir. Je me suis rendue bien de fois chez des médecins du corps, ils n’ont pu rien soigner; puisqu’ils ne pouvaient toucher ce qui me rendait malade. Ils ne pouvait même pas le savoir…personne ne le savait. Quand vous avez une plaie sur la jambe, vous appliquez une compresse. Quand vous avez une plaie sur le cœur, vous fuyez.

J’ai fui. J’ai fui mes émotions, de mille et une façon. Des paradis artificiels aux dérives les plus sales, j’ai fui longtemps. Aujourd’hui, je suis fatiguée de courir. Il n’y a nulle part sur la terre où je pourrai me cacher de moi-même. Il n’y a nul moyen de me retirer mon passé et ses souffrances. Il n’y a aucun remède pour les coeurs brisés, à part le temps…

Le temps…Il a pris son temps. Je me rappelle de mes malaises. Un cœur qui battait si vite au point que j’en perdais connaissance, un pouls si fort, cette boule dans la poitrine qui me réveille brusquement au milieu de la nuit et cette douleur à la finesse chirurgicale qui semblait me transpercer de bout en bout…

Je connais mes symptômes. Pour échapper à la réalité et à cette douleur, j’ai fait tant de choses inutiles…Elles ont plus servi à aggraver qu’à guérir.

Je suis fatiguée. De marcher, de courir, de sourire, de danser, de prétendre aller bien. Je suis fatiguée de cette charge mentale, bagage émotionnel disent-ils, que je traine depuis ce jour où j’ai rencontré cette personne toxique qui m’a brisée de l’intérieur. En réalité, j’en ai honte. Je m’en veux. Je me sens faible d’avoir laissé autant de vulnérabilité à découvert.

Je suis fatiguée de faire tout ce je fais. J’ai sincèrement besoin de prendre du recul, de me reposer et de réajuster mes paramètres. Si mes 18 ans étaient un âge d’or, mes 20 et 21 ans ont été mes âges d’hor..reur. J’ai refusé d’admettre que j’étais surmenée, que je ne tenais plus le rythme. Mon ego a refusé de se rendre…J’ai refusé de rendre les armes. J’avais même pris comme slogan, “On ne lâche rien”. Et pourtant, dans ce trou noir, ne rien lâcher a été ma plus grande erreur. J’accumulais tant de peines, tant de fatigue, tant de pression, tant de stress…et pourtant, je ne voulais rien lâcher.

Mon grand-père est mort. Mon professeur est mort. Mon petit-ami m’a quittée. L’homme dont j’étais tombée amoureuse m’a donné le coup de grâce. En réalité, de tous ces deuils que je n’ai pas fait, le plus douloureux c’est le mien. Oui, parce que quelque part sur ce chemin, je suis tombée, je me suis blessée et j’ai refusé de me relever. Je voulais mourir. Et je suis morte.

Je n’arrivais pas à écrire. Parce que pour que j’écrive, il fallait que je me serve du seul organe capable d’imprégner mes mots d’émotions. Et il était le dernier organe dont je voulais prendre soin. Le dernier dont je voulais entendre parler, le dernier que je voulais utiliser. J’avais mal. C’était la pire des douleurs. Elle était aussi invisible que le vent et aussi présente que les feuilles qu’il fait frémir. Elle était un tsunami, un bistouri, un cancer. Et elle était tout le temps là.

Mon cœur gigotait dans ma poitrine. Il me disait : “Écoute-moi ! Je suis là, faut qu’on se parle. Faut que tu écoutes ces émotions. Faut que tu me soignes.” Et moi, tout ce que je lui disais quand je daignais m’y intéresser, c’était : “Pourquoi ? Pourquoi moi ? J’ai fait quoi pour mériter ça ? Pourquoi mon grand-père, il est parti ? Pourquoi Monsieur est parti ? Pourquoi ? Pourquoi ?

Grand-papa, pourquoi pleure-t-on ? Parce qu’on a mal. Et pourquoi on a mal ? Parce que c’est dans la nature de l’Homme d’avoir mal. Et si je ne voulais pas avoir mal ? Alors, tu ne serais pas vivante.

Grand-père, pourquoi tu n’es pas là ? Pourquoi tu es parti ? Pourquoi je ne t’entendrai plus ? Pourquoi Monsieur est mort ainsi ? Pourquoi vous n’êtes pas là ? Pourquoi je me sens aussi seule sans vous. Pourquoi le monde est si cruel ? Pourquoi ça fait aussi mal, quand tu cries en silence, dans la foule, quand tu pleures, que personne ne voit ta douleur, ta plaie, parce que personne ne peut t’aider.

Mon grand père est mort le 21 février 2017. Il n’a pas vu mon 21ème anniversaire, lui qui m’a appelé au 20ème et m’a dit Fifamè. Mon professeur est mort quelques semaines plus tard. Il n’a pas vu mon 21 ème anniversaire, mes petites fiertés, mes banals quotidiens que j’aurais bien voulu lui narrer. Il ne lira pas mon premier livre, il ne le corrigera pas. Il ne le montrera pas à tous ses potes. Aucun des deux ne verra mon 22ème anniversaire.  Et à aucun des deux, je n’ai pu rien dire. Pas même un au revoir. Et ça c’est dur.

J’ai rencontré un homme qui a vu ma détresse, que je dissimulais la tête dans le téléphone. Je n’avais surtout pas besoin de ça. Je n’avais pas besoin des réseaux sociaux, je devais consommer mes deuils loin de tout ça. Il a vu mes détresses sans que je ne lui en parle et il m’a ouvert sa demeure pour que je me repose. Je ne l’ai pas fait. À mon ami Morel, je disais : “Que deviendra Irawo, si je fais ça ? Je ne peux pas me reposer”. Morel a essayé tant bien que mal de me raisonner. “Mylène, tu te mets trop de pression”. On était en Septembre 2017.

Mais, j’ai fait de mon mieux, fermé les robinets d’énergie qu’étaient devenus mes rapports avec les autres. Rares étaient ceux qui m’écrivaient pour donner. C’en était à ce point étiolant que malgré moi, au premier bonsoir, je m’attendais à la demande. J’en étais arrivée à l’attendre impatiemment parce que je savais qu’il ne manquerait pas de se pointer. Je donnais aux autres l’énergie que je n’avais même pas pour moi. Cet homme a vu cela sans même me connaître et il m’a dit : Il est bien bon que tu veuilles porter le monde sur tes épaules mais cela ne se fera pas si tu ne prends pas soin de toi d’abord.

Prendre soin de moi d’abord signifiait plusieurs choses. Cela signifiait faire face à ma réalité, à ma douleurs, à mes pertes, à mes émotions et à les accepter. Juste ça. Il fallait accepter. Se laisser porter, ressentir surtout. Vous avez déjà essayé d’accepter tout d’un coup des semaines et des semaines et des mois de réalités reniées ? Non ? Eh bien, je ne vous conseille pas. Ce n’est pas la meilleure solution de toute façon. Il faut donner du temps…au temps qui vous est donné.

Je me rappelle de cet après-midi dans mon appart à Paris, où le déclic s’est produit. Non, ce n’était pas le moment où j’ai accepté. C’était le moment où j’ai lâché prise. Une journée ensoleillée et des tonnes et des tonnes de larmes. J’avais besoin de pleurer. J’ai pleuré longuement, coup par coup et des fois, tout d’un coup. Mon chemin venait de commencer. Ce n’était plus le fameux tour du monde pour échapper à moi-même. C’était le tour du monde pour me retrouver. Aujourd’hui, je suis à South Bend assise sur un banc où il est écrit “Somewhere in your imagination is the answer. Look for it” Charles Ray Thilley Jr. Quelle coïncidence, n’est-ce pas ? Parce que pour toutes les réponses que j’ai cherchées dans le monde, ce n’est qu’en moi que j’ai trouvé l’ultime paix. J’étais à la recherche de Fifa. Cette recherche a commencé en Juin 2017 à Lomé. Elle s’achève aujourd’hui, 30 Juin 2018, en moi.

Mes pourquoi ne trouveront pas de réponses et c’est bien comme ça. Mon passé ne trouvera pas de gomme, et c’est encore mieux. Parce qu’ainsi, j’ai trouvé la source d’eau claire et paisible où mon cœur s’arrête de battre pour se prosterner devant le silence. J’ai trouvé Fifa à l’endroit où j’ai le moins cherché. Cerca trova.

Je devais après avoir lâché prise, accepté et ressenti, je devais faire le plus grand geste de compassion que je n’avais jamais osé faire. Du moins pas vraiment. Je devais m’agenouiller devant moi-même, devant mon coeur et devant mon essence la plus pure, la plus vraie et me demander pardon. Cette douleur étrange et sourde venait du rejet de moi-même. De mon dégoût pour mes fautes et mes faiblesses. Tant que je m’en voudrais d’avoir brisé mon pacte avec moi-même, tant que je ne me regarderai pas dans la glace en étant sans rancœur face à mon reflet, je ne trouverai jamais la paix.

Et dans la douche, ces derniers jours, pensant à tout ce qui s’était passé, à toutes ces réalités que j’accepte désormais, j’ai fait le dernier pas. Je suis tombée sur mes genoux et je me suis prise dans mes bras. L’ultime empathie est celle qu’on finit par se donner. J’ai donné. Je me suis donnée de l’empathie, de la compassion et du pardon. Je me suis pardonnée.

Et aujourd’hui, si j’écris ces mots, avec mon bruyant cœur posé dans ma main, c’est parce que durant tout ce parcours dans le purgatoire, l’écriture a été l’amie que j’ai cessé de voir. C’est la psychologue à qui je n’ai pas voulu parler. C’est le sérum de vérité que je n’ai pas voulu boire. Alors, ce soir, j’écris. Parce que si ces mots ne sont pas dits, aucun autre de vrai ne pourra venir après. Je peux tromper le monde entier mais je ne peux pas tromper la voix qui chuchote à mes doigts. Sinon, ils n’écriront rien du tout.

Quand tu tombes le vide, quand le trou est si béant et si profond, tu prends la première main qui t’est tendue. Et cette main, dans mon cas, c’était la mienne. Et par ces mots, je viens de me tirer de 3 ans de coma.

Free, at least.

Ⓒ Happuc Photography

____

À mon grand-père Yessoufou Djibril, dont l’humanité et la piété en ont fait l’homme le plus juste que j’ai connu.

À Monsieur, pour avoir été le meilleur Maestro dont puisse rever une fille dérangée

Et à moi-même pour les avoir aimés du mieux que je pouvais et pour tout l’amour que je ressens encore pour eux.

 

 

Fifa

Ⓒ Journal de bord d’une fille dérangée

6 Comments

  1. Yano
    1 juillet 2018
    Reply

    Free, at least.

  2. 2 juillet 2018
    Reply

    Moi qui n’ai pas fan de billet aussi long, tu as réussi à retenir mon attention jusqu’au bout. Je me suis bien plongé dans tes lettres. Je te félicite pour t’être sortie de ton coma de 3 ans.

    #FreeAtLeast

    • myleneflicka
      2 juillet 2018
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      Merci beaucoup Criss, je suis heureuse que tu l’ai lu jusqu’au bout. #FreeAtLeast

  3. Christya
    4 juillet 2018
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    Très inspirant et attachant ! On aurait dit que tu racontais mon histoire. Ce n’est toujours pas évident de guérir du rejet de soi même, la foi ou la croyance en Dieu peuvent être limitées sur cette question…j’ai pris plaisir à te lire et relire, un menu assez copieux, au point que mes yeux en demandent encore, gourmandise visuelle😃

    • myleneflicka
      5 juillet 2018
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      Je suis honorée Chrystia. Merci beaucoup !

  4. Cédric
    4 juillet 2018
    Reply

    Je n’ai pas de mots devant autant de mots aussi bien écrits!

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